L’Alhambra de Marseille est un lieu emblématique chargé d’histoire. Construit en 1928 dans le quartier de Saint-Henri (16e arrondissement), près de l'Estaque, ce bâtiment à la façade typique des années 1930 mêle les styles Art Nouveau et Art Déco. Après avoir frôlé la disparition et fermé ses portes à l'aube des années 1980, le lieu a été racheté et entièrement rénové par la Ville de Marseille pour rouvrir ses portes en 1990
À partir de propos recueillis par Marie d'Hombres Association « Récits »
L’improvisation, le jeu ont toujours été au cœur de mes démarches. Les images ne disent rien, C’est leur faire dire quelque chose par des discours qui anéantit la poésie du geste cinématographique.
Janvier 2022. Je rencontre JP Daniel à son domicile de l'Estaque, où il vit avec sa compagne. Nous entamons notre conversation en évoquant Dominique Wallon, avec lequel j'ai eu un entretien deux jours plus tôt. « on a vécu un certain nombre d'aventures ensemble », confie-t-il aussitôt, « quand il est arrivé à Marseille, il s'est emparé du projet de L'Alhambra qui était déjà prêt et n'attendait que lui pour être « mis en œuvre ».
Tout au long de son parcours professionnel et militant, Jean-Pierre Daniel n'a cessé de défendre la place de l'art et de la création dans les démarches éducations cinématographiques. Du « Moindre Geste », film coréalisé en 1970 avec Fernand Deligny, à l'Alhambra, ses positions au sein du ministère de la Jeunesse et de Sports sont manifestes : elles défendent l'idée que toute éducation artistique implique le vécu d’une expérience artistique concrète. Le danger est de céder cette dimension au profit d’un enseignement disciplinaire, de la transmission d’un savoir établi et ses travaux pratiques. C'est en jouant que l'enfant apprend ; il en va de même à tout âge. Comment accorder cette place au jeu et à la création dans une démarche pédagogique ? Comment rendre au vivant la place qui lui revient ?
Héritier et défenseur de ces pratiques, il a su faire du cinéma l'Alhambra un espace au service de ces questionnements et un lieu partagé avec la population du territoire 15-16. En effet, « tous les enfants de ce secteur ont, dans un cadre scolaire, profité des activités, des films et des stages proposés par l’Alhambra. »
Depuis mon arrivée à Marseille à l'âge de cinq ans, je n'ai jamais quitté cette ville, sinon pendant mes quatre années d'études à Paris. Marseille était le port d'attache de mon père qui était capitaine au long cours, ma mère, institutrice, a été nommée à Bonneveine en 1945. J'ai traversé la ville, en habitant successivement la plupart de ses quartiers du sud au nord. J'ai été élèves du lycée Marseilleveyre à partir de 1949. Un lycée pilote de ce que l'on nommait alors l'Éducation Nouvelle, cet établissement proposait des expérimentations pédagogiques inédites et une éducation artistique importante s'appuyant sur le théâtre et le cinéma. Les professeurs collaboraient, inventaient une vie scolaire ouverte sur l’extérieur, incitant les élèves à vivre des réflexion-découvertes sociales, professionnelles, industrielles, culturelles. En sixième, notre enseignant de français, nous a proposé de réaliser un jeu dramatique fondé sur un travail d’improvisation de mimes. Les représentations ont eu lieu au début de l’été, la nuit dans le parc du lycée. Nous sommes même allés les présenter à Paris.
Au sein du lycée, des professeurs animaient un ciné-club et nous faisaient manipuler des caméras.
« Si vous voulez faire du cinéma, allez à l’IDHEC » (Institut des Hautes Études Cinématographiques) ai-je lu à 14 ans sur la couverture d'une revue sous la photo de Gérard Philippe.
Après avoir obtenu mon bac en 1959, je suis donc allé à Paris pour suivre l'IDHEC dont je suis sorti avec un diplôme d'opérateur.
C’est à ce moment-là que l’on m'a proposé d'accompagner des instructeurs d'arts plastiques du Ministère de la Jeunesse et des Sports pour les aider à réaliser un film sur la pédagogie de leur stage. Depuis la fin de la guerre, l'éducation populaire se développait. L'État soutenait des stages de réalisation animés par des artistes (comédiens, plasticiens, musiciens) invitant les participants à vivre des expériences artistiques durant un mois et demi.
Le film terminé, j'avais envie de pousser l'expérience de tels stages au-delà du laps de temps que leur durée imposait. Pourquoi ne pas favoriser l'expérience artistique dans la vie quotidienne ? Les instructeurs du stage m'ont alors proposé de venir travailler avec eux au sein du Ministère de la Jeunesse et des Sports. J’ai accepté cette idée, à condition d'être nommé à Marseille. Une telle action me semblant nécessiter une connaissance des réalités sociales et culturelles du territoire concerné.
Conseiller d’éducation populaire pour le cinéma au Ministère de la Jeunesse et des Sports
Voici comment je me retrouve coopté fonctionnaire de l'État, avec un poste au contenu très flou, me donnant carte blanche en termes de programmation et une liberté d'action que j'ai pu garder jusqu'à ma retraite..
Ce qui me motive alors, c'est simultanément le cinéma et la pédagogie : comment créer des situations de création avec des perspectives éducatives ? Pour cela, je pense qu’il faut un lieu, un espace qui puisse recevoir les jeunes et leur permette d'expérimenter la création cinématographique.
À cette époque-là, l'administration municipale est dénuée de direction des affaires culturelles. Un élu, Maître Paoli, est en charge des beaux-arts, de l'opéra et du conservatoire. Outre ces grandes institutions culturelles, il y a un vieux théâtre, le Gymnase.
Déplaçant le Centre Dramatique du Sud-Est d’Aix-en-Provence à Marseille, Antoine Bourseiller s’y installe, remplacé par Marcel Maréchal avant qu'il ne construise La Criée en 1981. Elle deviendra Théâtre National de Marseille.
L'éducation populaire, les loisirs culturels et sportifs, tout ce qu’on appelle aujourd'hui l’action culturelle est développée par des associations, notamment la fédération des Œuvres Laïque et la fédération des clubs Léo Lagrange qui, depuis les années cinquante, constitue un réseau de maisons d'animation sociale en voie de professionnalisation. Il n'y a aucun réseau de bibliothèques dans la ville, ni de réelle politique publique en faveur du théâtre, de la danse, du cinéma, cependant des projets d'éducation musicale se développent, pilotés par Robert Verheuge qui est un cadre de la Fédération Léo Lagrange. La dynamique culturelle dans les quartiers repose donc principalement sur le réseau Léo Lagrange, dirigé par Frédéric Rosmini, sous la responsabilité d’un élu municipal socialiste, Lucien Weygand, délégué aux affaires sociales.
L'Alhambra Palace devient l'Alhambra Cinémarseille
Un film, « le moindre geste »
À peine ai-je commencé d'œuvrer dans ce sens que le directeur du centre social de la Maurelette, Jacques Allaire, me propose de monter un film inachevé, tourné dans les Cévennes par un groupe réuni autour de Fernand Deligny. Ignorant tout de lui, je visionne quelques plans réalisés et en ressort ébloui, sidéré par la force de ces images. J'accepte sans hésiter la proposition.
Fernand Deligny, éducateur et poète libertaire, est alors réputé dans le milieu de l'éducation populaire pour ses positions allant à l'encontre de la parole instituante. Proche des CEMEA, il est l'auteur de plusieurs livres sur l'accompagnement d'enfants différents, psychotiques, débiles profonds, autistes, dont « graines de crapules – conseils aux éducateurs qui voudraient la cultiver » devenus des « manifestes » pour tous ceux désirant penser la délinquance et la folie autrement. Depuis quelques années, refusant toute allégeance à l'État, il s'est retiré dans les Cévennes. Un petit groupe vivant en autarcie est réuni autour de lui. Ils ont acheté une caméra et filment quotidiennement une sorte de jeu dramatique impliquant un jeune psychotique débile profond, Yves qui vit avec eux depuis une dizaine d’années et qui joue dans le film son propre personnage dans des mises en scène fictives. Durant trois ans, ils ont ainsi accumulé des images et des sons. Désireux d'en faire un film, ils ont besoin d'un monteur bénévole et c'est à cette tâche que je m'attelle durant des mois au sein du centre social de la Maurelette.
Fastidieux et long travail, mais j’avance. J’ai bénéficié de l’aide du réalisateur Chris Marker et sa coopérative SLON/ISKRA. En 1970, le film, « Le moindre geste » est terminé. Il est sélectionné à la semaine de la critique de Cannes. Une belle aventure indélébile !
Le Merlan sort de terre
Au lendemain du film, je reprends mon projet d’éducation cinématographique avec toujours l’idée de trouver le lieu public de cette action. Avec Jacques Allaire, devenu Directeur de la Maison des Jeunes de La Busserine, nous fondons le « Studio Communal » avec l’ensemble des fédérations d’éducation populaire de Marseille. Une structure technique audio-pour visuelle pour intervenir dans les établissements scolaires et sociaux avec comme objectif de développer des actions de créations cinématographiques à l’aide des caméscopes vidéo. Le Centre de Culture Ouvrière, dirigé par Séverin Montarello, vient en appui de ce projet. Il nous propose alors d’installer l’atelier dans des locaux résidentiels de la cité de la Busserine, au pied des immeubles.
Située au cœur de l'arrondissement 13-14, représenté par Lucien Weygand, la ZUP de la Busserine a été construite en 1960 afin de résorber les bidonvilles qui s'étaient constitués sur son territoire. Elle a notamment accueilli de nombreuses familles rapatriées d'Algérie. Le développement de cette ZUP
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