N+N Corsino, de la fiction chorégraphique à l’Intelligence artificielle

Publié le 24 février 2026 à 17:29

Compagnie La Zouze, Christophe Haleb, EVELYNE HOUSE OF SHAME - Création in situ Salon artistique itinérant EHOS #2, Palais Longchamp, Musée des Beaux-Arts, au Festival de Marseille en 2008

Propos recueillis par Marie D'Hombres

association Récit

Marseille, Pôle Média Belle de Mai, avril et mai 2022

Ne plus danser que pour des écrans, dans des écrans, de cinéma ou de vidéo, c'est le pari des Corsino. Danseurs- chorégraphes, Nicole et Norbert Corsino ont rompu les amarres de la scène voici huit ans. Et depuis lors ils voguent de film en film : Anna de la côte (1986), le Pré de Madame Carle (1988), Un avion, presque au milieu du lac (1989), 211 jours après le printemps (1991), autant de films maintes fois vus et primés dans les festivals d'art vidéo. En 1992, ils prennent le large. De Marseille, leur port d'attache, ils gagnent Trieste, puis Rotterdam, Riga, Lisbonne, Vigo, et finalement Vancouver. A chaque escale, ils réalisent un film. Une " fiction chorégraphique ", courte, ramassée sur sept minutes et demie. Les voici de retour à Marseille, avec leurs sept fictions regroupées sous le nom de Circumnavigation. Plus un film étrange, en noir et blanc, Totempol.

Circumnavigation ne raconte qu'une seule histoire, celle d'une fuite en sept mouvements, une course éperdue pour échapper non pas à la danse mais à son instrument, le corps. Sous couvert d'hommage (assez époustouflant) aux villes traversées, à leurs lumières, à leurs passants, c'est à chaque fois un art nouveau de la disparition qui est mis en jeu. Solarisation rendant les corps diaphanes, flous les " filigranant ", géométries les effilant ou les alignant, vision lointaine les annulant dans le décor, obstacles les dissimulant, foules anonymes les dissolvant dans leur masse, vision rapprochée les fluidifiant, les " matérialisant " : les Corsino vidéastes inventent mille feintes pour libérer les Corsino danseurs et leurs complices des charges inhérentes à leur fonction. Et leur en laisser uniquement les plaisirs. Un drame poignant se joue ici, sept fois différemment, entre les beaux gestes des uns et les images sublimes des autres. Mais ce sont les mêmes qui les accomplissent.

Ainsi débute l'article de Jean-Paul Fargier publié en novembre 1994 dans le journal Le Monde.

Nicole Corsino et Norbert Corsino explorent alors depuis plusieurs années les passerelles entre la danse et les technologies numériques et viennent de présenter leur dernière réalisation, une "série à épisodes", Circumnavigation, dansée-filmée dans sept villes du monde.

Depuis, entre chorégraphie et image numérique, ils poursuivent leur exploration créative et contribuent à soutenir celle des autres en accueillant des artistes en résidence au sein de SCENE44, scène de création chorégraphique et d'innovation numérique ouverte en 2013 au Pôle Media de la Friche de la Belle-de-Mai à Marseille.

C'est là que je rencontre Nicole Corsino et Norbert Corsino, en avril 2022, dans ce cube gris et blanc de plus de 600 mètres carrés. Cet espace sous 6 mètres de hauteur contient un large plateau de 400 m2 et une vaste "boite transparente" espace de production numérique image et son, de bureaux et d’une régie technique située en hauteur.

Une scène augmentée Nous avons créé la compagnie n + n Corsino et proposé nos premiers spectacles au début des années 1980, période qui correspondait en France à l'essor de la création contemporaine, avec l'apparition des premiers centres chorégraphiques contemporains.

Tous deux sensibles à la littérature et l'écriture chorégraphique, nous avons très vite orienté nos désirs de danseurs en associant la création artistique avec des scénographie numériques que certaines technologies permettaient déjà de modéliser.

Dès le début de notre travail, nous nous interrogions sur l’inscription de la danse dans l’architecture des villes : comment proposer d'autres espaces de représentation pour la danse au-delà de la stricte scène théâtrale ? Comment créer des formats hybrides qui croisent l’écriture de la danse et les possibilités de l’image et du cadrage.

Pôle 164, Cie Itinerrances, atelier participatif dans le cadre de l'opération Zoom sur le 3eme en 2007

Grande Halle de la Cité des arts de la rue Cie Ex Nihilo, sortie de résidence Septembre 2007

C'est ainsi qu'en 1986 est née notre première fiction chorégraphique : Anna de la côte, créée et tournée à Marseille, depuis l'Estaque jusqu’aux plages du Prado. La fiction comme on dit littérature de fiction. Le paysage cadré comme espace écrit, comme on dit écriture de la danse. Soutien immédiat de la cinémathèque de la Danse de Paris et de son directeur Patrick Bensard, ainsi que du théâtre national de la Danse et de l'Image (TNDI) de Toulon, deux institutions ayant vu le jour au cours des années précédentes.

Le TNDI, avec Gérard Paquet comme directeur, l’a immédiatement programmé durant son festival d’été. Il nous a été proposé de produire la prochaine création : Le pré de Mme Carle.

Notre exploration s'est poursuivie avec Un avion, presqu'au milieu du lac, toujours avec le soutien du TNDI en 1989.

Ces créations s'appuyaient sur des réflexions menées en partenariat avec des laboratoires de recherche dont les travaux, à l'époque, utilisaient de plus en plus les images numériques pour modéliser les processus

observés. Par exemple, le laboratoire CIRAD (INRA) nous a fourni des outils de production d'images 3d élaborées pour rendre compte de la croissance des plantes, que nous avons intégrées dans le scénario du Pré de Mme Carle. En contrepartie, nous avions réalisé un film court en 3d, que Philippe de Reffye, directeur du laboratoire, a pu présenter au festival Imagina à Monaco.

Avec Un avion, presqu'au milieu du lac, une sorte de quête mystérieuse à trois personnages, référait à la fluidité des mouvements réguliers ou chaotiques entre l’air et l’eau. Nous avions introduit des courts scénarii d’images satellitaires animées avec un logiciel nommé ISTAR (Images stéréoscopiques appliquées au relief) qui simulait un amerrissage et un décollage d'hydravion, depuis le port de Marseille et au-dessus de Rome. Ces croisements avec des technologies et la recherche scientifique appliquée ouvraient un champ à l’imaginaire de la danse.

Puis, ont suivi, 211 jours après le printemps ; Circumnavigation ; Totempol.

Totempol (1994), qui hybridait danseurs réels et danseurs 3d (leur double) en relation aux mythes amérindiens, a été réalisé avec le logiciel Life Forms de composition chorégraphique, dans le cadre d’une Villa Médicis hors les Murs, à Vancouver.

D'où vient cette recherche de nouveaux espaces de représentation et de création chorégraphique ? A la différence du nomade qui transporte son territoire avec lui, la danse crée son territoire là où elle existe. L’extraterritorialité que procure la danse n’a rien d’une traversée topographique de frontières, mais elle vient affirmer la singularité des actes du danseur. Historiquement cet art s’est professionnalisé à partir des XVème et XVIème siècles transformant en art savant une pratique populaire et sacrée, et s’est niché écologiquement dans les espaces que les autres arts lui laissaient : opéra, théâtre. Les appellations de lieux portant la mention maison ou centre de danse ne parviennent à la contraindre dans des espaces ad hoc. Elle échappe aux enfermements. Un art sans lieu préétabli mais pas utopique, défini par une localisation non fixable qui engendre une autre particularité : c’est aussi le seul qui ne possède pas d’adjectif, on ne peut l’adjoindre. Chorégraphique existe mais ce n’est pas la même chose : on peut chorégraphier d’autres objets que le corps et toute danse n’est pas une chorégraphie. Sculptural, architectural, musical, pictural et arrivés à la danse, plus rien. Une absence qui se trouve être la révélation d’un continu : la danse est comme un océan et le danseur surfe.

A partir des années 1990, les navigations chorégraphiques : mise en scène de la danse et

du regard des spectateurs

Nous avons décidé alors de basculer totalement dans cette exploration de nouvelles scènes avec ce que nous appelons des navigations chorégraphiques : à l'aide d'écrans et d'installations multimédia nous avons intégré la danse dans des espaces où le spectateur pouvait naviguer par lui-même et découvrir des lectures de la danse à travers les dispositifs d’images.

Sortie de résidence d'une compagnie Coréenne à la Cité des arts de la rue en 2016

dans le cadre de l'année France-Corée

En 1993, les images de 211 jours après le printemps sont redécomposées sur 24 petits écrans montés sur des tiges flexibles. Elles-mêmes plantées sur un plancher souple : elles se mettent en mouvement suivant les vibrations données par les pas des spectateurs. Présentée au festival d’art vidéo de Locarno, cette pièce obtient le premier prix.

En 1996, ce fut Traversées, commande publique de l’État de la Délégation aux Art Plastiques. Cette pièce rassemblant 5 installations “mobiles“ a été créée au centre d’Art Contemporain de la Ferme du Buisson, puis programmée aux Rencontres Internationales de la Photo d’Arles, à Nice au MAMAC, à la Fondation Vasarely, au festival Montpellier Danse.

Comment associez-vous les mises en scènes chorégraphiques, les images et la musique ?

Nous travaillons les séquences chorégraphiques presque toujours dans le silence. Les mouvements des corps, les bruits de l'environnement, les respirations, les sons sur le sol, nous accompagnent déjà. Notre compagnon de route musical, Jacques Diennet, issu du GMEM, est un artiste hors pair qui assiste aux répétitions et qui sait écouter et entendre. Il possède une science et une sensibilité de l’art musical contemporain que peu de compositeurs maîtrisent. C’est à la finalisation du montage que nos parcours mutuels se rejoignent.

Dans 211 jours après le printemps (prenant sa source dans le livre de Sozeki, le 210ème jour, une montée sur le mont Fuji) nous avons imaginé, dansé et tourné les séquences sur le Stromboli. Nous avions nos doubles (Nicole + Norbert) créés en pâte-à-modeler et animés au stop-motion. Cette ascension avec prises de son directes s’est enrichie d’un croisement de mouvements au montage : retrait d’images dans la continuité du geste dansé, pour donner une syncope au mouvement des danseurs, et rajout d’images pour animer leurs doubles en terre glaise en stop-motion. Plus 25 images par seconde et moins 25 i/s, et la danse surgit autrement.

Les années 2000 : du centre international de création-vidéo à ars numerica La plupart de nos créations n’auraient pu voir le jour sans le soutien constant, en tant qu’artistes associés au Centre International de Création Vidéo de Montbéliard, dirigé par Pierre Bongiovanni et situé dans un ancien château de la famille Peugeot, dans la vallée d’Hérimoncourt. Ce centre aménagé complètement en lieu de résidences et de productions artistiques numériques était unique en France et reconnu internationalement. Dans sa suite est créé ars numerica dont on nous confiera la direction artistique de 2007 à 2011. En 2001, nous présentons Topologies de l'instant une scénographie de 15 navigations chorégraphiques occupant les 2500 m2 du Musée d'Art Contemporain à Marseille. Le terme "topologie", issu du langage mathématique, désigne les propriétés géométriques d'objets préservés par une déformation continue dans l’espace. Nous avons transporté cette notion au niveau de perception du temps, dans la danse. Cette création sera montrée en tournée au musée des Beaux-Arts de Shanghai, celui de Hong Kong et de Canton. Puis ce sera le musée d’architecture Chtchoussev à Moscou, le festival international de danse de Marseille. (2004) Seule avec loup, navigation immersive est présentée en 2006 au Centre Pompidou, en coproduction avec l’Ircam et met en scène avec le tout nouveau procédé de diffusion sonore WFS ( Wave Field Synthesis). En 2008, soi moi, est la première création chorégraphique pour iPhone (3s !), qui utilisent tous les paramètres de cet appareil : audio, vidéo, photo, tactile et gyroscopique pour les mettre au service de la danse. 2008, c'est aussi l'année de la candidature de Marseille à l'événement Capitale de la culture 2013. En 2011, nous apprenons que Marseille est choisie. En prévision de l'année 2013, nous avons donc commencé à réfléchir à un projet incluant l'installation d'écrans transparents sur la tour du Roi René et l'ouverture d'une scène expérimentale de création numérique. C'est ce qui a donné SCENE44.

Compagnie Ex Nihilo spectacle loin de là plage du Prophète 2007

Performance devant le Klap Maison pour la danse 2013

Rosita Boisseau (Le Monde, 13 mai 2018) écrit : Cette fusion active de réel et de virtuel signe l’appétit ludique des Corsino pour des espaces de représentation inhabituels. Depuis la fin des années 1980, ces artistes, installés à Marseille, n’ont cessé de tirer des bords entre la danse et l’écran, évoluant au fil du temps vers les nouvelles technologies les plus pointues. Qu’ils accrochent des écrans géants de 2 400 mètres carrés sur un gratte-ciel de Shanghaï (Chine) pour y projeter leurs images, déplient sur iPad un roman graphique interactif entre danse et calligraphie intitulé Bangalore Fictions, conçu en Inde, ou se replient sur la petite surface du smartphone, Nicole et Norbert Corsino se jouent des formats et des frontières. Avec une obsession qui ne les lâche pas. Entre le labo et le studio de répétitions, ils ne quittent jamais l’artisanat du geste et du corps vivant, enracinant leurs explorations high- tech dans une recherche gestuelle au plus près des danseurs.

En duo ou en groupe, les dix séquences d’une durée oscillant entre 1,30 à 2 minutes de Self Patterns ont été réalisées à partir de chorégraphies conçues avec des interprètes équipés de capteurs et filmés à 360 degrés par soixante-douze caméras. Leurs mouvements sont ensuite translatés sur des clones leur ressemblant. L’ensemble du processus a nécessité un an de travail en complicité avec deux développeurs numériques ainsi que le scénographe 2D et 3D Patrick Zanoli et le compositeur Jacques Diennet.

Marseille Objectif Danse, un jaillissement collectif pour la danse contemporaine

En 1987-88, à la faveur d'un mouvement national de danseurs et d'une dynamique politique au sein de la Ville de Marseille avec l'arrivée de personnalités fortes comme Dominique Wallon et Germain Viatte, six chorégraphes et danseurs : Odile Cazes, Madeleine Chiche, Nicole Corsino, Geneviève Sorin, Norbert Corsino, Bernard Misrachi, ont décidé de se regrouper pour former Marseille Objectif Danse, au départ totalement imaginé et administré par les danseurs eux-mêmes, puis avec le temps en déléguant la direction exécutive à Josette Pisani.

L'énergie investie dans ce mouvement a généré une synergie exceptionnelle autour de la danse contemporaine à Marseille, qui a été soutenue durablement par la Ville, l'Etat, la Région et le Département. L'objectif était triple : développer une réflexion sensible sur la danse contemporaine, la sortir de l'espace clos de la scène et la rendre plus proche des réalités nouvelles.

La politique culturelle de la Ville et de ses partenaires a eu impact très important dans les domaines des arts plastiques, du théâtre et de la danse contemporaine. Il a permis l'ouverture de nouveaux lieux de diffusion, comme le théâtre des Bernardines et Montevidéo. Il a favorisé les échanges de pratiques et de réflexions entre artistes.

Marseille Objectif Danse éditait alors un journal, dans lequel chacun des membres évoquait ses réflexions, et présentait sa programmation trimestrielle, souvent reprise en écho au niveau national par la presse générale et spécialisé.

Une véritable communauté artistique se déplaçait à l'occasion des représentations, une forme de solidarité circulait à travers ces bandes d’artistes. Les lieux de diffusion accueillaient sans retenue de nombreux spectacles hybrides.

La circulation des idées et des programmations facilitées par ce regroupement de compagnies favorisait la singularité de nos réflexions et de nos actions. Intéressés par les croisements entre l'art et la recherche (scientifique), nous avions organisé une rencontre internationale “Mouvement, Vision, Vitesse" associant chercheurs, artistes, écrivains et journalistes sur le thème, au Centre de la Vieille Charité. Quelques années plus tard une autre rencontre rassemblait un parterre d’artistes et de chercheurs sur la scène du théâtre des Bernardines en pleine crise de la vache folle : “Ma vache, s’affole, mon mouton tremble et mon maïs mute“. Avec la Cinémathèque de la Danse, c’était aussi la soirée Mambo au J4, avec la présence de deux mille spectateurs, la soirée Jazz et Danse devant les habitués du Vamping, une boîte de nuit aujourd’hui disparue. Toute scène faisait danse. Et vice versa.

MP 2013, Parvis des ABD Gaston Deferre "Inventaire des corps mouvementé" Cie Itinerrance

MP 2013, Friche Belle de mai, "Les minuscules" projet de coopération internationale de l'Officina

MP 2013, Friche Belle de mai, "Les minuscules" projet de coopération internationale de l'Officina

SCENE44, une scène pour la création chorégraphique et l’innovation numérique

Nous avons saisi l'opportunité de Marseille capitale de la Culture en 2013 pour proposer au sein du Pôle Média et en résonance avec la Friche, l’ouverture d'un espace dédié à la création chorégraphique et numérique, avec trois types d'orientation : 1/ accueillir des artistes et des chercheurs en résidence de création, 2/ valoriser les relations entre la création artistique, la recherche et l'innovation numérique, 3/ être un laboratoire d'expérimentations artistiques et de recherche appliquée sur le rapport au vivant, en rendant possible le traitement numérique de performances chorégraphiques.

Nous nous sommes appuyés, dès cette ouverture, sur un partenariat avec le Laboratoire PRISM : Perception, Représentation, Image, Musique et Son (AMU-CNRS). En plus de la dimension très importante et toujours urgente, portée par l'accueil de résidences d'artistes et de leurs présentations en Open Session, l’objectif est de continuer à organiser des échanges avec des laboratoires de recherche et de proposer des œuvres multimédias qui nous permettent d'aller au bout de nos réflexions sur le vivant et le mouvement dansé.

Nous avons toujours aimé porter la danse dans des espaces non encore affectés ou destinés à d'autres objets. Ce désir de danser en dehors des lieux autorisés, de créer une autre proximité avec le spectateur, a été prolongé grâce à l’apport des technologies numériques afin d’intégrer des scènes virtuelles aux propositions chorégraphiques : réalité augmentée par exemple avec Self patterns, développée en collaboration avec des partenariats roumains danseurs, développeurs et institutions. (2019) ; réalité virtuelle avec casque : DragonFly, en 2021 ; et dernièrement, immersion et intelligence artificielle avec Event by eleven, en 2022.

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